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Témoignage de Patrick SAULNIER, partenaire d’un projet collaboratif du 6ème PCRD : participer à un projet européen, une autre façon de vivre son expérience de recherche

lundi 8 septembre 2008 par Gaetan Drouet

M. Patrick SAULNIER est professeur à l’Université d’Angers et chercheur au sein du laboratoire Ingénierie de la vectorisation particulaire (IVP) - INSERM U646. Ce laboratoire conçoit des micro ou nanoparticules synthétiques pour véhiculer et libérer un médicament spécifiquement sur sa cible. Depuis fin 2006, il participe à un projet européen du 6ème PCRD : NANOEAR ou “Nanotechnology based targeted drug delivery using the inner ear as a model target organ”. L’équipe de la Cellule Europe a profité d’un séminaire du consortium se déroulant à Angers (du 16 au 18 avril 2008) pour recueillir ses impressions sur sa participation à un projet européen.

Pouvez-nous nous présenter le projet NANOEAR et le rôle qu’y tient votre laboratoire ?

NANOEAR a débuté le 1er novembre 2006 pour une durée de quatre ans. C’est un projet européen intégré du 6ème PCRD, coordonné par une équipe finlandaise qui réunit 24 partenaires. Le budget total s’élève à plus de 12 millions d’euros. Le laboratoire IVP bénéficie d’un financement de 333 000 €. L’objectif consiste à utiliser des outils issus des nanotechnologies pour créer de nouvelles thérapies dirigées contre les maladies de l’oreille interne. Ces maladies mal connues ont un poids non négligeable au niveau de la santé publique.

Il faut savoir que l’oreille interne est un organe complexe très confiné et de très petite dimension. Dès que l’on veut y administrer un médicament, au pire on peut provoquer des dégâts irréversibles et au mieux cela n’a aucun effet. Donc notre rôle dans ce projet (le laboratoire intervient dans 3 des 8 « work package ») est d’utiliser différentes nanoparticules élaborées au laboratoire (et brevetées par l’Université d’Angers) de façon à pouvoir administrer, de façon très localisée, des médicaments actifs et sans endommager l’oreille.

Peut-on dire qu’il s’agit d’un domaine si spécialisé qu’il a impliqué une mise en commun de moyens au sein d’un consortium européen ?

Oui, tout à fait. Ce qui se passe, c’est que le monde de l’audition est contrôlé par de grosses entreprises privées qui ont un poids économique important en Europe et dans le monde. Beaucoup de recherches se font dans des laboratoires privés et il y a relativement peu de publications sur le sujet. En France, il existe deux ou trois laboratoires universitaires très impliqués dans ce domaine. Ils ont montré que plusieurs médicaments sont potentiellement efficaces si on est capable de les administrer et de les confiner sur quelques microns dans l’oreille interne. C’est pour cela que notre laboratoire a été sollicité dans ce projet.

Comment êtes-vous devenu un partenaire de ce projet européen ?

L’idée de ce projet européen ne vient pas de moi mais du coordinateur finlandais. De ses propres mots : « Vous travaillez sur des concepts qui permettent d’amener un médicament quelque part dans l’organisme et nous avons besoin de vous pour essayer au niveau de l’oreille interne ». C’est comme cela que cela la collaboration a débuté. Plus précisément, courant 2004-2005, c’est par les études bibliographiques réalisées par le coordinateur que nous avons été contactés. Connaissant peu les projets européens et comme j’aime le travail en pionnier, – j’étais très intéressé de participer à l’aventure dès le début du montage du projet. J’ai téléphoné en Finlande au porteur du projet (Pr. Ilmari Pykko), que je ne connaissais pas pour lui faire part de mon intérêt.

Deux mois après, j’étais à mon premier rendez-vous à Hanovre en Allemagne devant une assemblée de 50 personnes. Un vrai « baptême du feu » car il a fallu pendant une heure expliquer et défendre devant mes futurs collègues la plus-value que je comptais amener au projet. A ce niveau je mettais le laboratoire en concurrence avec plusieurs équipes de compétences très voisines. Cet aspect difficile à gérer au début du projet s’est avéré une force dans le fonctionnement au jour le jour.

Par la suite ce sont de nombreux échanges, des centaines d’e-mails, avant que le projet voit le jour. Il faut se donner réellement à fond dans un laps de temps très limité. ! Au début du projet, la phase de montage est un moment difficile. En effet, bien évidemment, ce n’est pas le manager du projet qui peut et doit tout prendre en charge. Le manuscrit qui doit être présenté à la Commission européenne correspond à un document de plusieurs centaines de pages. Le manager d’un projet européen attend donc une aide très concrète et active de ses collaborateurs au moment du montage. Dans ce contexte, on n’a pas le temps de peaufiner, la communication doit être très rapide et efficace entre les collaborateurs. Néanmoins le stress qui en résulte entraîne une qualité relationnelle accrue entre partenaires. J’ai notamment souvenir de Paul Dalton, un partenaire anglais m’appelant en toute urgence à 3 heures du matin un dimanche, veille de la mise en forme finale du document final. Le montage d’un projet européen est une petite aventure de vie.

Il va de soi également que si les arcanes de la communication orale sont difficiles à appréhender en français, les choses sont pires en anglais. Néanmoins, cet aspect n’a jamais été rédhibitoire pour aucun des partenaires. L’anglais utilisé n’est sûrement pas académique mais largement suffisant pour que chacun puisse se faire comprendre. Mais comme le dit un collègue britannique, ses oreilles ne sont pas plus écorchées en écoutant un français ou un italien qu’en écoutant un allemand ou un suédois !!!

Quel impact le projet a-t-il sur la vie du laboratoire ?

Un projet européen doit être totalement intégré dans la vie du laboratoire. Ce n’est pas facile à faire car le fonctionnement au jour le jour d’un projet européen est assez différent de ce qui se pratique dans un laboratoire français (traçabilité des mesures, communication des résultats et méthodes aux autres partenaires, rapport d’expériences mensuels, justification par rapport aux objectifs, timing très serré, etc.). Ces contraintes obligent à travailler en vase clos et cela peut surprendre ses collègues au quotidien. Un travail de communication en interne est ici aussi très important. En l’occurrence, les personnes complètement impliquées à Angers sur le projet sont, un étudiant thésard, M.Thomas Perrier, et une technicienne, Melle Nolwenn Lautram qui tous les deux ont été recrutés sur des fonds spécifiques au projet mais aussi grâce à la Région Pays de Loire qui propose un complément de financement à tout chercheur qui s’inscrit dans un projet européen. Bientôt, nous allons recruter un post-doc supplémentaire sur ce projet.

Ce projet a donc permis tout d’abord de recruter du personnel mais aussi apporte une aide conséquente en matière de fonctionnement et d’équipement très utile pour l’ensemble du laboratoire. En ce sens, la recherche effectuée sur le projet Nanoear n’est pas dissociée des autres activités scientifiques.

Le projet européen change-t-il la façon de faire de la recherche dans le laboratoire ?

Oui et non. On a la chance d’avoir mis en place avec l’Université d’Angers et l’Inserm une démarche qualité. Je parle des cahiers de laboratoire, de la traçabilité des résultats, des commandes. Cette habitude de fonctionner s’approche de celle d’un projet européen, mais reste concrètement très différente. Dans un projet européen on est plus proche d’un fonctionnement de type labo R&D d’une entreprise privée où on gère la recherche en flux tendu. Or une recherche efficace ne rentre pas forcément dans ce schéma organisationnel. Pour moi, le fonctionnement idéal est un compromis subtil entre celui d’un labo industriel et celui d’un labo « typiquement » universitaire. En fait, ce projet européen a profondément modifié notre façon d’envisager une activité de recherche.

Justement, comment évaluez-vous votre temps consacré au projet ?

C’est très variable. Cela dépend des mois. Il est très difficile de donner une moyenne car il y a des écarts types très grands. Maintenant, c’est relativement calme, de l’ordre de 10%, mais il y a des moments où cela monte à 90%. Cela monte en flèche. Très vite. D’où la difficulté de gérer ces montées en puissance très irrégulières, qui ne correspondent pas à notre manière habituelle de fonctionner en France.

Quel bilan tirez-vous depuis le début du projet ?

C’est extrêmement enrichissant. Du côté de la gestion de projet, il y a une complexité administrative assez importante au début, après on s’y fait. Sinon, le projet implique de nombreux déplacements et le fait de voyager permet de rencontrer des cultures de recherche très différentes et variées. Nous avons la chance d’avoir 24 équipes sur presque toute l’Europe, c’est donc très instructif au niveau professionnel et personnel.

L’Union européenne, par ce projet, devient une réalité et non plus un concept politique ou social plus ou moins éthéré. Collaborer concrètement et efficacement avec nos partenaires européens est possible. Cela représente une opportunité très importante de valoriser les résultats de nos recherches face à des puissances scientifiques comme les USA et la Chine.

La participation à un projet européen ouvre-t-elle à d’autres opportunités ?

Énormément, jusqu’à des propositions de travail à l’étranger ! C’est une émulation positive au niveau scientifique. Cela permet de rencontrer des spécialistes de chaque domaine avec qui on peut collaborer de façon très proche. Cela peut apporter des offres d’emplois à des étudiants thésards. C’est le cas de mon étudiant qui se voit aujourd’hui proposer un CDD de 5 ans en Finlande.

Quelle est votre vision du manager (ou coordinateur) d’un projet européen ?

Tout d’abord, je pense que le manager d’un projet européen doit être un spécialiste de terrain très pointu dans le domaine qu’il va présenter à la Commission. Ce manager doit créer une dynamique relationnelle très importante avec ses collaborateurs.

Néanmoins, il doit être accompagné efficacement par des personnes parfaitement au fait des affaires européennes. La cellule Europe d’Angers est sur ce dernier point un atout considérable. On peut être dérouté par de très nombreux aspects administratifs pour lesquels la gestion en autodidacte est presque impossible.

J’ai pu constater qu’en Finlande, le coordinateur est un universitaire épaulé par un personnel administratif totalement voué aux affaires européennes et qui gère quotidiennement plusieurs projets.. Ce personnel connaît toutes les règles et les étapes de la vie d’un projet européen. C’est indispensable d’avoir autour de soi une équipe qui soit vraiment au courant de ces aspects techniques et administratifs.

J’ajoute à cela que les Français sont peut-être un peu frileux par rapport au lobbying, à la capacité à se déplacer, à aller à Bruxelles rencontrer les commissaires européens pour pouvoir défendre leurs projets. J’ai appris que ce type d’aide avait été mis en place dans la Région des Pays de la Loire . C’est un plus dont il faut profiter !

Pour conclure, souhaitez-vous un jour vous lancer dans un projet en tant que coordinateur ?

J’aimerais d’abord être leader d’un work package avant d’envisager la coordination d’un projet européen. J’ai pu voir que c’est une activité à temps plein et il faut le prévoir dans un budget mais aussi dans son activité d’enseignant chercheur. Un manager de projet va se retrouver « au feu » 24 heures sur 24, en tout cas au moins pour monter le projet, et donc il faut qu’il arrive à dégager du temps. Alors, me lancer oui, peut-être en bénéficiant d’un CRCT (Congés pour recherches ou conversions thématiques) ou d’une mise en disponibilité, mais j’ai besoin de ce temps là. Cette disponibilité est utile pour contacter des gens, les rencontrer. Les e-mails ne suffisent pas. On ne peut pas monter un projet européen sur son ordinateur. Le contact humain est très important.



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